Histoire
Durant les nombreuses années qu'il a passées en Chine, Evan Osnos, lauréat du prix Pulitzer, a été le témoin des profonds changements politiques, économiques et culturels qui s'y sont déroulés. Couronné par le National Book Award 2014, il décrit dans ce récit fascinant la collision entre la montée de l'individualisme et la lutte du Parti communiste pour reprendre le contrôle.
Impressions
Selon le Guardian, « L'un des meilleurs livres sur les complexités de la Chine moderne. »
Ce que j'ai particulièrement apprécié réside dans les portraits des Chinois que rencontre l'auteur. Ils servent de pivots aux différents thèmes abordés par ce livre mais surtout apportent une incarnation.
Evan Osnos a été journaliste correspondant à Pékin pour le Chicago Tribune et, plus tard pour le New Yorker, lauréat du prix Pulitzer. Ce livre rassembme huit années (2005-2013) de conversations et d’observations au sein de la Chine.
L'auteur n'évite pas le récit des dissidents ou plutôt des Chinois qui osent parler et qui ont ou sont persécutés.
Jusqu'à mourir à l'âge de 61 ans d'un cancer du foie sans avoir été soigné, comme l'illustre Liu Xiaobo . Malgré une subite détérioration de son état de santé, ce défenseur de la démocratie, prix Nobel de la paix en 2010, n'a pas pu sortir de Chine pour être soigné. Il venait de passer plus de huit années en prison pour "subversion". En 2010, le comité norvégien avait distingué cette figure de proue du printemps de Pékin en 1989 pour "ses efforts durables et non-violents en faveur des droits de l'Homme en Chine". Le monde découvrait ainsi l'un des auteurs, juste avant les JO de Pékin, de la charte dite 08 qui réclamait une Chine démocratique. Une charte signée par plus de 303 intellectuels et militants des droits de l'homme chinois.
Liu Xiaobo meurt donc en Chine privé de liberté. Ce n'était pas arrivé depuis le pacifiste allemand Carl von Ossietzky, décédé en 1938 dans un hôpital, alors qu'il était détenu par les nazis.
Evan cite Shi Tao envoyé en prison pour avoir dévoilé les instructions de censure adressées aux salles de rédaction par le Département Central de la Propagande. En 2005 il a publié sur Internet une consigne du gouvernement de Pékin aux médias, leur interdisant de commémorer l'anniversaire de la répression du mouvement pro-démocratique de Tiananmen en 1989. Les autorités demandent à Yahoo! de livrer le nom de ce dissident, et le groupe américain s'exécute, expliquant avoir été contraint par la législation de fournir cette information. Shi Tao est alors arrêté et condamné à dix ans de prison pour diffusion de secrets d'Etat. Il a été libéré en 2013, de manière anticipée, sans que le motif ne soit précisé.
L'auteur montre aussi la portion de Chinois qui est consciente de cette liberté étouffée mais l'accepte car la Chine offre des opportunités de s'enrichir et d'entreprendre.
En effet l'auteur évoque les très nombreuses conséquences du Web en Chine où de très nombreux internautes parviennent à franchir la Grande Muraille électronique pour accéder au monde extérieur. Les Chinois peuvent avoir accès aux informations en dépit du travail de censures étatiques mené sans relâche.
Ce travail de censure nationale est mené par le département de la propagande du Comité central du Parti communiste chinois, une section interne du Parti communiste chinois qui a pour mission d'appliquer la censure des médias ainsi que de prendre en charge la propagande de la république populaire de Chine, bien qu'aucune loi de l'État ne lui donne explicitement une telle autorité.
Ces Chinois composent avec le contexte, d'autres vont même jusqu'à soutenir le gouvernement. L'auteur peint la vie d'hommes et de femmes que la prodigieuse ascension de la Chine a arrachés à la pauvreté.
« pendant mon séjour, le nombre de Chinois voyageant en avion a doublé, les ventes de téléphone portable ont triplé, le kilométrage du métro à Pékin a quadruplé »
un capitaine taïwanais qui a déserté pour rejoindre la Chine en 1979, devenu fervent défenseur du « miracle chinois » et économiste en chef à la Banque Mondiale (2008-2012) Lin Yifu.
Gong Haiyan, la créatrice du premier grand site de rencontres en ligne en Chine ;
Il rencontre ainsi Han Han qui n'est pas un dissident, mais à l'image de ses activités doubles d'écrivain, blogueurs et pilote de course, celui-ci navigue dans l'ambiguïté et se permet tout de même des critiques du Parti.
l’audacieuse journaliste économique de Caijing puis Caixin Hu Shuli Il suit également de jeunes ambitieux comme Zhang Zhiming ou Michael, adepte de la méthode d’apprentissage de l’anglais concoctée par Li Yang, « Crazy English », dont le portrait illustre tragiquement l’intensité des attentes, efforts et frustrations de la jeunesse chinoise.
Un autre sujet largement abordé dans ce livre est la corruption qui gangrène toute les Chine.
Un exemple parlant est celui de l'essor incroyable des lignes de chemins de fer à grande vitesse qui a été développé en Chine. Seulement créé en 2007 le réseau ferroviaire très grande vitesse est déjà le plus vaste du monde.
Un résultant écrasant mais au prix d'une corruption incarnée par l'ancien ministre Liu Zhijun qui a couté cher à l'état et a conduit à l'accident mortel de juillet 2011 suite au dysfonctionnement d'un système électronique de surveillance des lignes.
La collision de deux TGV avait fait 40 morts le 23 juillet 2011 près de Wenzhou, le pire accident ferroviaire en Chine depuis 2008. Cette catastrophe avait suscité de graves inquiétudes sur la sécurité du réseau grande vitesse chinois. L'accident a aussi fortement pénalisé l'industrie ferroviaire chinoise sur les marchés étrangers.
Accusé de corruption et révoqué du Parti communiste chinois (PCC), l'ancien ministre Liu Zhijun aurait détourné 4 % du montant des nombreux contrats qu'il a signés. Il est accusé d’avoir reçu des pots-de-vin de 800 millions de yuans (91 M€).
Cette catastrophe a joué le rôle de catalyseur de l'indignation de la population. En particulier face à la réaction du gouvernement qui a préféré enfouir le train et les corps pour limiter le scandale, et censurer les médias.
L'auteur illustre la montée du journalisme citoyen, des innovations encouragées par le besoin de contourner la censure et de l’extraordinaire dynamisme des débats sur la toile chinoise. Il décrit notamment la montée (et censure) de sites nationalistes critiques des médias occidentaux et les réactions enflammées des Chinois sur ces réseaux.
Le regard qu’Osnos porte sur la Chine est pessimiste. Il décrit une population en ébullition, anxieuse et frustrée, une Chine en perte de repères identitaires, idéologiques, moraux et spirituels et en quête de « fortune », de « vérité » et de « foi » (les trois grandes parties qui organisent l’ouvrage). C’est avec un ton désabusé qu’il décrit la source de la légitimité du Parti qui promet la prospérité et exige la loyauté. D’après lui, face à l’évidente évolution oligarchique du système, le mythe méritocratique ne tient plus [4]. Il donne des éléments concrets pour saisir l’ampleur du phénomène qu’a pris la corruption ces dernières années : les messageries des internautes chinois sont inondées de spam proposant des fausses factures, le nombre de cadres du Parti ayant fui à l’étranger entre 1990 et 2008 est estimé à 18 000 et le butin qu’ils ont emporté avec eux à 120 milliards de dollars [5], l’argent qui circule à Macao, en grande partie dépensé par des fonctionnaires corrompus, est ainsi six fois supérieur à Las Vegas [6].